Lisez notre carte rouge sur la numérisation, la crise sanitaire et les impacts sur nos droits sociaux

Les temps sont durs ! Oui mais pas pour tout le monde.

Les temps sont durs ! Oui, mais pas pour tout le monde. Pour les propriétaires des entreprises numériques, la crise sanitaire est une extraordinaire aubaine. Les solutions technologiques n’ont jamais été autant mises en avant. Les nouvelles formes de travail ont été boostées par le télétravail et les vidéoconférences. Le business de la surveillance est au top. Le sédentarisme ne se prive plus de rien. La plupart de nos activités quotidiennes se réalisent à la maison : travailler, manger, se divertir, faire du sport, s’informer, étudier. Tout est livré, tout est en ligne et tout cela grâce à la numérisation.

Il est indéniable que les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont permis de rendre ce confinement moins pénible et de garantir une grande partie de nos emplois. Cependant, pendant cette triste période, nous aurons également fait de ces géants du numérique des puissances hégémoniques immunisées non pas contre les virus mais bien contre toutes les lois un peu trop restrictives à leurs goûts.

Ces mastodontes numériques agissent désormais en toute impunité. Ils contournent, voire bafouent les droits syndicaux grâce au télétravail. En vendant l’aspect de la flexibilité, de la conciliation entre vie privée-vie professionnelle, ils s’immiscent toujours plus dans notre quotidien pour assurer leur assise et redéfinir les droits du travail. Uber, plateforme de VTC mondialement connu pour ses injustices en matière de condition de travail et de sexisme, en est l’exemple parfait. Cette entreprise, par l’intermédiaire de sa chargée des ressources humaines, a licencié 3500 personnes en trois minutes chrono par vidéoconférence. Si le télétravail est une chance pour certains, il est aussi un cauchemar pour d’autres qui voient exploser leur charge de travail, qui sont mis sous pression à cause d’une vie sans structure, sans horaires où le cloisonnement entre vie privée et vie professionnelle disparait. Une vie dans des appartements minuscules sans confort de travail, à l’écart du lien social et pleine de troubles physiques et psychologiques (technostress, burnout, sentiment d’isolement et de solitude).

La pandémie a également vu croître les jobs précaires et a contribué à leur dégradation. C’est le cas dans le secteur de l’e-commerce ou des livraisons (Amazon, Uber, Deliveroo). Nous pouvons tout nous faire livrer mais sans égard aux conditions de travail ni à la sécurité des coursier-es, des chauffeurs-livreurs ou des magasinier-es. Dans les entrepôts d’Amazon, par exemple, où les employés marchent en moyenne 24 kilomètres par jour et urinent dans des bouteilles pour ne pas prendre de pauses, les mesures de santé et de sécurité ne sont pas respectées – Amazon compte déjà 8 morts du coronavirus et licencie les agitateurs qui souhaiteraient manifester leur indignation.

Alors demain dans le monde de l’après-confinement, quelles réformes des normes sociales ? Travailler plus, de chez soi et gagner moins ?

Philanthropes d’un côté, oppresseurs de l’humanité de l’autre, les grandes entreprises numériques respectent de moins en moins les règles éthiques et les droits fondamentaux. Elles nous privent de notre liberté d’expression, de notre liberté d’association, de notre vie privée. Parfois… souvent, avec la complicité des décideurs politiques, elles développent des applications de surveillance, pourtant jugées inutiles, des malades du covid-19. Elles mettent dans les rues et les parcs, des drones, des chiens robots et des caméras en collaboration avec la police. Elles déploient ou facilitent le déploiement de fakenews, de théories du complot, de préjugés racistes ou d’idées d’extrême droite sur internet. Elles nous poussent vers le crédit social à la chinoise – un système de surveillance ultra technologique qui note les citoyen-es en fonction de leur conduite en société et qui impacte l’octroi de certains droits : travail, logement, prêt, voyage.

Alors demain dans le monde de l’après-confinement, quelles réformes des droits fondamentaux ? Accepter la surveillance numérique généralisée et le « rien à cacher » ?

Et comme si cela ne suffisait pas, la crise sanitaire a permis aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) ou à leurs équivalents chinois les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) de s’enrichir au-delà de l’entendement grâce aux paradis fiscaux et aux montages fiscaux complexes. Mais rien d’étonnant, ces entreprises détiennent un monopole sur tout ce dont nous avons « besoin » en confinement : smartphones, objets connectés, applications, réseaux sociaux, services de communications, cloud et services de livraison en ligne (e-commerce). Grâce à cela, Jeff Bezos, le patron d’Amazon, a vu sa fortune personnelle augmenter de 26 milliards de dollars en mai et deviendra peut-être en 2026 le premier trillionaire de l’histoire d’après Comparisun, une plate-forme de comparaison américaine dédiée aux entreprises. Il sera suivi dix ans plus tard par Mark Zuckeberg, patron de Facebook. La crise sanitaire a accéléré l’absurdité d’un système qui fera des géants du web, des patrons riches de 1000 milliards de dollars. De quoi acheter… de quoi tout acheter.

Alors demain dans le monde de l’après-confinement, quelles réformes fiscales et économiques ? Garantir l’évasion fiscale et la destruction du secteur traditionnel, de nos entreprises et nos commerces locaux pour encourager l’enrichissement des multinationales du numérique ?

Notre confinement était supportable, mais à quel prix ? Celui d’un système politique qui autorise certaines entreprises privilégiées à agir en tout impunité. Un système qui favorise le tout numérique, l’e-commerce, l’e-santé, l’e-administration, l’e-éducation, l’e-État et exclut les victimes de la fracture numérique.

Nous avons laissé les géants numériques devenir des surpuissances économiques et politiques sans rien faire. Nous avons laissé nos hôpitaux sous-financés se détériorer, notre personnel de santé et les travailleuses et les travailleurs de premières lignes sous-payés pendant que les GAFAM s’en mettaient plein les poches en nous livrant des produits non-essentiels. Nous avons fait le choix de services privés au détriment des services publics. Nous nous rendons toujours plus dépendants et tributaires d’entreprises au-dessus des lois.

Les temps sont durs ! Révoltons-nous pour que le monde de demain ne soit pas silicolonisé. Ne feignons plus l’étonnement face à l’injustice sans agir ! Pointons du doigt les coupables qui accumulent les richesses et jouissent de ce système d’impunité. Il est temps de sortir de notre sédentarité, de notre confinement et de lutter pour la définanciarisation du système économique, pour la réduction collective du temps de travail, pour l’abolition des dettes publiques, pour une imposition globale et progressive, pour la fin des paradis fiscaux, pour un plan d’urgence climatique ambitieux et pour des services publics financés comme il se doit afin qu’ils soient de qualité et accessibles.

Yoann Jungling

Conseiller sur l’impact de la numérisation dans le monde du travail

pour la FGTB Liège-Huy-Waremme

Auteur du recueil « Vivre à l’ère d’Uber et d’Atlas, entre progrès et régression ».